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Activités, travaux d'élèves, voyages, ressources pédagogiques... Un blog à destination des élèves et des enseignants.

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Lord Elgin et les marbres du Parthénon

Compte rendu de lecture du livre de William St. Clair, Lord Elgin, l'homme qui s'empara des marbres du Parthénon, Macula, 1988 (édition originale : Oxford University Press, 1967).

L'épisode III n'est, hélas !, pas encore écrit. Patience...


EPISODE I : EN ROUTE POUR LA MEDITERRANEE

 

En 1798, Thomas Bruce, septième comte d’Elgin, a trente-deux ans. Pair d’Ecosse, élu à la Chambre des Lords à vingt-quatre ans, il s’est illustré dans la carrière militaire et a fait ses premières armes de diplomate à Vienne, puis à Bruxelles, en qualité d’ambassadeur extraordinaire du gouvernement de Sa Majesté, enfin à Berlin en tant que ministre plénipotentiaire auprès de la cour de Prusse. De santé précaire, le comte sollicite personnellement du ministre des Affaires Etrangères, Lord Grenville, l’honneur d’être nommé ambassadeur de Sa Majesté à Constantinople, à une époque où l’Orient est le cadre d’une intense lutte d’influence entre le gouvernement de Sa Majesté et la France.

Commandée par Bonaparte, l’armée française s’est emparée de l’Egypte et est entrée triomphalement au Caire, mais la flotte de guerre anglaise s’est rendue maîtresse de la Méditerranée et a coupé à l’armée de Bonaparte toute voie de retour vers la France. Maîtresse de l’Egypte, qui appartient nominalement à l’Empire ottoman, la France est donc incapable de profiter de cette conquête et les Anglais sont en odeur de sainteté à Constantinople, auprès du sultan de Turquie Sélim III. Tandis qu’un officier britannique, le général Koehler, s’emploie à reconstituer l’armée turque, Sir Sidney Smith, devenu par ses exploits en Méditerranée un véritable héros national en Grande-Bretagne, agit près la Sublime Porte du sultan comme un ministre du gouvernement de Sa Majesté, au même titre que son frère John Spencer Smith, représentant à Constantinople de la Compagnie commerciale du Levant : ces deux hommes réalisent, avant même l’arrivée de Lord Elgin à Constantinople, les deux missions principales du tout nouvel ambassadeur, à savoir la négociation d’un traité d’alliance avec la Turquie et l’ouverture de la Mer Noire aux navires britanniques. En clair : les frères Smith n’ont pas attendu l’entrée en fonction de l’ambassadeur pour mener à bien une mission diplomatique essentielle et considèrent l’arrivée de l’aristocrate écossais comme un événement inutile, ce qu’ils ne manqueront pas de souligner par leur hostilité ouverte au comte d’Elgin, et une opposition effective à ses menées auprès de la Sublime Porte.

Si Lord Elgin aura à souffrir de l’attitude des deux frères, au point de réclamer à grand renfort de missives leur rappel au pays, qu’il obtiendra finalement mais non sans efforts ni soucis diplomatiques avec les Turcs, sa mission diplomatique n’est pas l’unique objet de la présence du pair de Grande-Bretagne à Constantinople. Elgin a rencontré durant son voyage vers l’Empire ottoman Sir William Hamilton, ambassadeur de Naples depuis 1764, dont il admire le rôle joué dans l’avancée des arts en Grande-Bretagne, grâce à une collection d’antiques d’une valeur jusqu’alors inégalée, en particulier dans le domaine de la céramique. L’ambition d’Elgin, dès sa nomination officielle par Lord Grenville et le roi, a été de jouer un rôle similaire à celui de Hamilton mais dans le domaine de la sculpture. Influencé par l’architecte Thomas Harrison, qu’il avait chargé de la construction de son domaine de Broomhall, en Ecosse, Elgin n’avait su convaincre le gouvernement de Sa Majesté de financer cette expédition artistique et savait par conséquent qu’elle reposerait entièrement sur sa propre fortune ; il avait engagé à ses frais un artiste italien, Giovanni Battista Lusieri, pour réaliser des peintures des monuments antiques dont une équipe de mouleurs et d’architectes réaliserait par ailleurs des croquis et des moulages. L’idée d’Elgin est donc, lorsqu’il débarque à Constantinople accompagné de sa jeune épouse et de ses artistes, de réunir une importante collection d’esquisses et de moulages qui permettra aux artistes européens d’exercer leur goût non plus seulement sur la base des nombreux ouvrages existants mais sur celle, ô combien plus précieuse, d’objets rapportés de l’antique Athènes elle-même.

On ne peut douter de la sincérité du Lord anglais dans cette entreprise, qui engloutira sa fortune et lui causera des soucis sans fin. Son association avec Lusieri durera finalement vingt ans et le projet initial connaîtra des modifications qui pousseront l’ambition d’Elgin bien au-delà de celle qui le poussait au début de son long périple en Méditerranée. TLP



Jeunes cavaliers, frise nord du Parthénon, British Museum, Londres

EPISODE II : LORD ELGIN EN ORIENT

 

L’Acropole d’Athènes, symbole de la majesté athénienne au temps de Périclès, connut au cours des siècles la visite de bien des peuples. Romains, Byzantins, Goths, Francs, Catalans, Navarrais, Florentins, Vénitiens, Turcs la pillèrent ou s’y installèrent sans que jamais ne tombassent les monuments qui attestaient la grandeur d’un monde révolu. Des morceaux en furent détachés, leur destination fut détournée, leur sacralité défigurée ou récupérée, mais le Parthénon lui-même était encore debout lorsque les Turcs s’emparèrent de la Grèce au XVème siècle. Ce n’est qu’en 1687, lorsque les Vénitiens harcelaient les Turcs sous de constants assauts, que l’antique bâtiment, devenu poudrière, explosa sous les coups d’un canon vénitien. Du responsable de cette chute l’Histoire a retenu le nom : il s’agissait du général Morosini, qui ajouta à ce haut fait de guerre le souhait d’emporter à Venise les sculptures du fronton ouest, miraculeusement épargnées ; hélas ! le groupe ne survécut pas aux efforts des Vénitiens pour le déposer, et Morosini ne parvint qu’à le fracasser au sol. Les Vénitiens partis, une nouvelle armée d’invasion s’abattit sur la Cité antique, sans armes cette fois mais pas moins redoutable : c’était l’armée des voyageurs qui, attirés par l’art tant célébré de la Grèce, n’étaient satisfaits de leur visite que s’ils en ramenaient quelque miette. Les ruines de l’Acropole ne servirent plus seulement de carrière de marbre à l’envahisseur turc mais également de boutique de souvenirs à l’Europe civilisée. Les Turcs, certes, n’autorisaient personne à enlever les sculptures encore en place, et semblaient même interdire d’emporter les morceaux déjà épars, mais lorsqu’il leur apparut que ces vestiges du passé constituaient la base d’un commerce fructueux rien ne put empêcher leur pillage organisé.

Curieusement, cette organisation même devint responsable de la préservation d’une partie des vestiges lorsqu’un seul homme parvint à se l’accaparer : en 1783, le comte de Choiseul-Gouffier, ambassadeur de France auprès la Sublime Porte, charge son propre Lusieri, Louis-François-Sébastien Fauvel, de réunir la plus belle collection d’antiquités que l’Europe eût jamais rêvée. Ses ordres sont dépourvus d’ambiguïté et démontrent la pleine conscience qu’avait alors l’Europe « civilisée » de la véritable nature de ses « travaux d’art » en Athènes : « Enlevez tout ce que vous pourrez. Ne négligez aucune occasion de piller dans Athènes et dans son territoire tout ce qu’il y a de pillable. N’épargnez ni les morts ni les vivants. » 1 Lorsqu’à la Révolution le comte de Choiseul-Gouffier dut s’exiler en Russie, Fauvel conserva son influence à Athènes et y poursuivit son travail jusqu’en 1798 : l’Egypte envahie par Bonaparte, les Turcs déclarèrent la guerre à la France et Fauvel fut arrêté, comme tous les sujets français alors sur le sol ottoman. Les Anglais établirent alors leur influence, et Lusieri remplaça Fauvel.

Les artistes de Lord Elgin arrivèrent à Athènes en septembre 1800. Sans autorisation de monter sur l’Acropole, ils commencèrent leurs moulages et leurs dessins dans la ville basse, autour du Théséion et du monument de Lysicrate. Enfin, en février 1801, ils purent accéder à la ville haute, sans firman (c’est-à-dire sans autorisation officielle) mais en utilisant la méthode qui avait depuis longtemps fait ses preuves auprès des fonctionnaires turcs : le bakchich. Moyennant le versement de cinq livres anglaises par jour, le disdar local laissait les artistes pénétrer dans la forteresse et travailler en paix. Cela dura jusqu’en mai. Inquiets des mouvements de troupes de l’armée française, les Turcs craignaient une nouvelle attaque et réagirent en durcissant leur position même vis-à-vis des Anglais. L’Acropole fut de nouveau fermée aux travaux. C’est alors que se joua la partie décisive dans la « mission » artistique que s’était fixée Elgin en Grèce : il employa toute son influence à obtenir un firman signé du Caïcaman Pacha (Grand Vizir), enfin signé le 6 juillet 1801 et par lequel ses artistes étaient autorisés à « fouiller et emporter » sans limitation aucune l’intérieur de la forteresse de l’Acropole. Ce firman est évidemment la pièce maîtresse de l’expédition Elgin, et les circonstances de sa rédaction font l’objet d’âpres débats. Le rôle qu’y joua l’aumônier d’Elgin, Philip Hunt, est essentiel : c’est lui qui, le 1er juillet, rédigea un mémorandum définissant avec précision le contenu du firman qu’attendaient les artistes établis à Athènes, mémorandum qui servit manifestement de base à la rédaction du firman lui-même. Ce dernier ne contient nullement l’autorisation d’enlever des pièces encore en place sur les monuments, et ce fut Hunt encore qui obtint cette autorisation en faisant pression sur le voïvode (gouverneur) d’Athènes pour détacher et transporter jusqu’au port du Pirée la plus belle des métopes préservées du Parthénon. L’opération eut lieu le 31 juillet 1801, à la plus grande satisfaction de Hunt, présent à Athènes, et de Lord Elgin, tenu informé à Constantinople. Dès lors, les artistes de l’ambassadeur purent emporter toutes les pièces qu’ils souhaitèrent, fussent-elles encore sur les monuments.

Que l’on s’attache à démontrer la bonne foi de Lord Elgin, comme William St. Clair2, ou à dénoncer le scandale que constitue le pillage organisé des plus beaux vestiges antiques d’Athènes, comme le feront l’écrivain Byron et après lui le gouvernement grec moderne, l’ambiguïté de ce pillage-sauvetage est manifeste : car, s’il se faisait fort de sauver ces vestiges, en effet, de la barbarie turque – ce qui est vrai, puisqu’il est certain que les Turcs avaient déjà mutilé sans vergogne les plus belles pièces pour les vendre par morceaux -, Elgin n’en autorisa pas moins Lusieri à saccager le Parthénon pour en récupérer les métopes, l’opération n’étant possible qu’en faisant sauter la corniche qui les surmontait. La liste des dégradations infligées aux monuments de l’Acropole peut être reconstituée à partir de nombreux récits de voyageurs qui assistèrent à ces opérations, dont Byron, qui lors de son voyage à Athènes suivit les pas de Lusieri, tout en consignant pour lui-même (et la postérité) un témoignage accablant pour Lord Elgin, rendu seul responsable de cette barbarie à visage anglais.

Lorsqu’en 1802 les bonnes relations de l’Empire ottoman avec le gouvernement britannique se mirent à décliner, Elgin entreprit lui-même un voyage à Athènes et envoya ses émissaires dans d’autres villes somptueuses de l’Antiquité, à Olympie, à Delphes, à Eleusis : partout où il le pouvait, il collectait des oeuvres destinées à l’amélioration de l’art en Europe occidentale, au besoin en s’en emparant par la force et en faisant exproprier des propriétaires qui refusaient de vendre. C’était pour lui une course contre le temps : si les relations entre les Turcs et les Français s’amélioraient, toute l’entreprise était menacée. Elgin devait non seulement réunir autant de pièces que possible mais en sus les faire acheminer vers l’Angleterre, ce qui se fit principalement par Alexandrie et Smyrne mais pas seulement, les agents d’Elgin s’employant à tirer parti de toutes les opportunités de transport. Non sans dommages d’ailleurs : en septembre 1802, une cargaison sombra à l’entrée du port de Cythère avec le Mentor, qui avait quitté le Pirée deux jours plus tôt, emportant à son bord dix-sept caisses contenant notamment quatorze fragments de la frise du Parthénon et quatre de la frise du temple d’Athéna Niké.

Lorsqu’Elgin et sa femme quittèrent Constantinople le 16 janvier 1803, l’ambassadeur de Grande-Bretagne pouvait s’estimer satisfait au-delà de toutes ses espérances. De son point de vue, la mission qu’il s’était fixée en Orient, pour le développement de l’art en Occident, était un flamboyant succès. Une grande partie de sa collection était déjà parvenue en Angleterre et il comptait bien faire acheminer le reste rapidement. TLP

 

1. Cité par Ph. E. Legrand, « Biographie de Louis-François-Sébastien Fauvel », Revue archéologique, 3ème série, XXX, p. 57, 1897. Repris dans William St. Clair, Lord Elgin, l’homme qui s’empara des marbres du Parthénon, Macula, 1967, p. 65.

2. William St. Clair, op. cit., Macula, 1967.

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