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28 mai 2014 3 28 /05 /mai /2014 17:51

 

ARIANE CONTRE LE MINOTAURE, par Marie-Odile Hartmann

"Histoires noires de la mythologie" n°5, Nathan, 2004

 

Hartmann - Ariane contre le MinotaureMarie-Odile Hartmann, dans Ariane contre le Minotaure, choisit l’angle de la littérature d’aventure pour conter l’histoire de Thésée en Crète. Comme le titre l’indique, l’héroïne est Ariane, que l’on découvre au début du roman dans l’intimité de sa vie quotidienne au cœur du palais de son père, le roi Minos. Ambiance ludique et légère entre la jeune princesse, sa nourrice Tarrha et la fille de celle-ci, Soumada, sœur de lait d’Ariane. Tarrha et Soumada sont des personnages inventés par l’auteur. Leur échange du premier chapitre est l’occasion de présenter au lecteur le Labyrinthe, son hôte (ou prisonnier ?) le Minotaure, et l’étrange récit de sa naissance, que la nourrice n’évoque pas sans une gêne visible. Ainsi sont nommés également Dédale et Pasiphaé, le premier ayant permis à la seconde d’approcher le taureau blanc, père du Minotaure. D’emblée apparaît aussi le choix de Marie-Odile Hartmann de faire du « monstre » une figure pathétique, qui suscite la pitié du lecteur plutôt que la frayeur ou la condamnation. Il fallut, conte Tarrha, assommer l’« enfant » à l’aide de grosses pierres pour l’arracher aux bras de sa mère et l’enfermer dans le Labyrinthe conçu par Dédale.

 

Puis entrent en scène le roi Minos et Thésée. Le chapitre 2 conte les origines du cruel tribut qu’Athènes verse à la Crète : la mort d’Androgée, fils de Minos, durant les jeux d’Athènes, la guerre qui s’ensuivit entre la Crète et une Athènes affaiblie par la faim et la maladie, enfin l’arrivée des sept jeunes gens et des sept jeunes filles issus de l’aristocratie athénienne et promis à la mort dans le Labyrinthe, où ils doivent être livrés en offrande au Minotaure. L’événement est conté selon le point de vue d’Ariane, éprise au premier regard du plus beau et du plus fier des Athéniens : Thésée, le propre fils d’Egée, roi d’Athènes.

 

A partir de là, le récit prend un tour aventureux : on y suit les personnages dans des couloirs secrets dissimulés dans les murs et les sous-sols du palais de Cnossos, et connus de Dédale seuls. L’architecte athénien, concepteur du Labyrinthe, raconte que celui-ci est une construction organique, vivante, dont la configuration change constamment. Il aide également Ariane, amoureuse, à subtiliser une « épée merveilleuse » qui brille dans l’obscurité, et qui permettra au héros Thésée de se déplacer dans le Labyrinthe et de terrasser le Minotaure. Bien sûr, l’architecte confie aussi à la princesse la pelote de fil qui, déroulée puis ré-enroulée, sera pour Thésée le moyen de ressortir du Labyrinthe une fois l’exploit accompli. Suivant les codes de la littérature de jeunesse, Marie-Odile Hartmann développe ainsi librement les données connues du mythe, avec un goût du mystère qui n’est pas sans rappeler le diptyque de Fritz Lang, Le Tigre du Bengale et Le Tombeau hindou, où des corridors secrets permettent d’observer sans être vu l’intérieur de salles interdites.

 

Le récit reste empreint de la légèreté juvénile d’Ariane, qui, en décidant d’aider Thésée, quitte le monde protégé de l’enfance pour s’aventurer, avec audace, dans le monde des adultes. Elle comprend qu’en choisissant l’exil pour accompagner le prince athénien elle deviendra une paria au sein de sa propre famille. Elle hésite d’abord à reconnaître les sentiments qui la poussent à agir ainsi, mais Thésée, comme d’ailleurs Phèdre, la sœur d’Ariane, et peut-être sa mère elle-même, Pasiphaé, ne s’y trompe pas. Ariane offre ainsi l’image de l’adolescence mi-rêveuse mi-audacieuse, d’une jeune fille qui sacrifie tout par amour et se montre dès lors capable de gagner à elle ceux qui sont le plus à même de l’aider à réaliser son projet. Phèdre n’est pas exempte d’ambiguïté : si elle se fait finalement l’alliée de sa jeune sœur, il n’est pas impossible qu’elle ait elle-même été sensible aux charmes de l’Athénien, sorte d’anticipation sur la suite du mythe.

 

L’épisode du Labyrinthe baigne dans une atmosphère fantastique, due à la nature merveilleuse de l’épée offerte à Thésée, autant qu’à la représentation du Minotaure. Celui-ci apparaît davantage comme un prisonnier, un être pétri de souffrance, que comme le monstre du mythe. Au moment de le tuer, Thésée ne peut réprimer un élan de compassion et de culpabilité : « Thésée avait la désagréable impression d’avoir hâté la mort d’une pauvre créature qui souffrait. »

 

Le Minotaure tué, les Athéniens libres, vient le moment de la fuite. Depuis la rencontre avec Ariane, déjà, c’est le point de vue de Thésée que le récit a épousé, après avoir suivi celui d’Ariane. La princesse crétoise se trouve ainsi rejetée au second plan, et le chapitre 8, celui de la fuite, confirme cette évolution. Thésée y apparaît comme un jeune homme brave mais indécis ; il est plus difficile de tenir la promesse faite à Ariane, de l’emmener à Athènes, que d’affronter le terrible Minotaure dans son antre ! « Que penser de cet homme prêt à combattre des monstres et incapable d’affronter une femme ? » s’écriera Ariane délaissée dans le chapitre 10. Thésée se laisse ainsi convaincre – non sans bon sens, cependant – par le capitaine de son navire, Thalès, qu’il serait insensé de paraître à Athènes avec la fille de Minos, et de l’épouser. Ce serait une provocation à laquelle le roi de Crète ne pourrait répondre que par une nouvelle guerre : ayant perdu jadis son fils Androgée, comment accepterait-il de voir sa fille enlevée par ceux-là même qu’il soumit au terme de la première guerre ? Thésée, gagné à l’avis de son capitaine, n’a pas le courage de se présenter devant la princesse : il use d’un subterfuge en lui faisant boire des herbes avant de l’abandonner, endormie, sur la petite île de Dia (future Naxos).

 

Marie-Odile Hartmann choisit donc de présenter Thésée comme un lâche, traître à sa promesse. « Il fut puni de sa lâche trahison », écrit-elle dans l’épilogue, en racontant le retour du héros à Athènes et la mort de son père Egée. C’est un Thésée très différent du personnage plus mûr représenté dans le Thésée revenu des Enfers d’Hector Hugo, où la « raison d’Etat » est présentée non comme un prétexte à la lâcheté du héros mais comme une nécessité à laquelle doit se subordonner le sentiment personnel.

 

L’auteur consacre un dernier chapitre, le dixième, à conter le sort de son héroïne abandonnée. La figure énigmatique d’un jeune garçon aux cheveux bouclés, apparue furtivement dans le chapitre 1 (« un jeune homme blond qui s’occupait des vignes »), épouse alors la forme du dieu Dionysos, amoureux d’Ariane. Il l’accueille à son réveil, lui explique le choix de Thésée, la console enfin, pour finalement en faire sa compagne. Ariane trouve ainsi le bonheur même si elle ne revoir jamais sa famille.

Thierry LE PEUT

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