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LES PERSES, tragédie d’Eschyle
le récit de la bataille de Salamine (vers 352-470)
traduction de Paul Mazon
in Eschyle, Tragédies complètes, Folio Classique, Gallimard, 1997, pp. 121-124.
LE MESSAGER. - Ce qui commença, maîtresse, toute notre infortune, ce fut un génie vengeur, un dieu méchant, surgi je ne sais d'où. Un Grec vint en effet de l'armée athénienne dire à ton fils Xerxès que, sitôt tombées les ténèbres de la sombre nuit, les Grecs n'attendraient pas davantage et, se précipitant sur les bancs de leurs nefs, chercheraient leur salut, chacun de son côté, dans une fuite furtive. A peine l'eut-il entendu, que, sans soupçonner là une ruse de Grec ni la jalousie des dieux, Xerxès à tous ses chefs d'escadre déclare ceci : quand le soleil aura cessé d'échauffer la terre de ses rayons et que l'ombre aura pris possession de l'éther sacré, ils disposeront le gros de leurs navires sur trois rangs, pour garder les issues et les passes grondantes, tandis que d'autres, l'enveloppant, bloqueront l'île d'Ajax; car, si les Grecs échappent à la male mort et trouvent sur la mer une voie d'évasion furtive, tous auront la tête tranchée : ainsi en ordonne le Roi. Un cœur trop confiant lui dictait tous ces mots : il ignorait l'avenir que lui ménageaient les dieux ! Eux, sans désordre, l'âme docile, préparent leur repas; chaque marin lie sa rame au tolet qui la soutiendra; et, à l'heure où s'est éteinte la clarté du jour et où se lève la nuit, tous les maîtres de rame montent dans leurs vaisseaux, ainsi que tous les hommes d'armes. D'un banc à l'autre, on s'encourage sur chaque vaisseau long. Chacun vogue à son rang et, la nuit entière, les chefs de la flotte font croiser toute l'armée navale. La nuit se passe, sans que la flotte grecque tente de sortie furtive. Mais, quand le jour aux blancs coursiers épand sa clarté sur la terre, voici que, sonore, une clameur s'élève du côté des Grecs, modulée comme un hymne, cependant que l'écho des rochers de l'île en répète l'éclat. Et la terreur alors saisit tous lesBarbares, déçus dans leur attente; car ce n'était pas pour fuir que les Grecs entonnaient ce péan solennel, mais bien pour marcher au combat, pleins de valeureuse assurance; et les appels de la trompette embrasaient toute leur ligne. Aussitôt les rames bruyantes, tombant avec ensemble, frappent l'eau profonde en cadence, et tous bientôt apparaissent en pleine vue. L'aile droite, alignée, marchait la première, en bon ordre. Puis la flotte entière se dégage et s'avance, et l'on pouvait alors entendre, tout proche, un immense appel : « Allez, enfants des Grecs, délivrez la patrie, délivrez vos enfants et vos femmes, les sanctuaires des dieux de vos pères et les tombeaux de vos aieux : c'est la lutte suprême ! » Et voici que de notre côté un bourdonnement en langue perse leur répond; ce n'est plus le moment de tarder. Vaisseaux contre vaisseaux heurtent déjà leurs étraves de bronze. Un navire grec a donné le signal de l'abordage : il tranche l'aplustre d'un bâtiment phénicien. Les autres mettent chacun le cap sur un autre adversaire. L'afflux des vaisseaux perses d'abord résistait; mais leur multitude s'amassant dans une passe étroite, où ils ne peuvent se prêter secours et s'abordent les uns les autres en choquant leurs faces de bronze, ils voient se briser l'appareil de leurs rames, et, alors, les trières grecques adroitement les enveloppent, les frappent; les coques se renversent; la mer disparaît toute sous un amas d'épaves, de cadavres sanglants; rivages, écueils sont chargés de morts, et une fuite désordonnée emporte à toutes rames ce qui reste des vaisseaux barbares - tandis que les Grecs, comme s'il s'agissait de thons, de poissons vidés du filet, frappent, assomment, avec des débris de rames, des fragments d'épaves ! Une plainte mêlée de sanglots règne seule sur la mer au large, jusqu'à l'heure où la nuit au sombre visage vient tout arrêter ! Quant à la somme de nos pertes, quand je prendrais dix jours pour en dresser le compte, je ne saurais l'établir. Jamais, sache-le, jamais en un seul jour n'a péri pareil nombre d'hommes.
LA REINE. – Hélas ! quel océan de maux a débordé sur les Perses et sur toute la race barbare !
LE MESSAGER. - Sache-le bien : ce n'est même pas là la moitié de notre malheur. Un douloureux désastre s'est abattu sur eux, deux fois plus lourd que les maux déjà connus de toi.
LA REINE. - Et quel sort plus cruel pourrait-il être encore ? Quel nouveau désastre a, dis-moi, frappé notre armée, pour accroître le poids de nos misères ?
LE MESSAGER. - Ceux qui, parmi les Perses, étaient à la fois en pleine vigueur, au premier rang pour le courage, le plus en vue pour la naissance et, auprès du prince, des modèles constants de loyauté, ont succombé honteusement, de la plus ignominieuse mort.
LA REINE. – Hélas ! infortunée, quel sort cruel, amis, est donc le mien ! - Mais quelle est la mort dont ils auraient péri ?
LE MESSAGER. - Il est, dans les parages en avant de Salamine, une île étroite, sans mouillage, dont, seul, Pan, le dieu des choeurs, hante le rivage marin. C'est là que Xerxès les envoie, afin que, si des naufragés ennemis étaient portés vers l'île, ils eussent à massacrer les Grecs, ici aisés à vaincre, en sauvant les leurs au contraire des courants de la mer. C'était bien mal connaître l'avenir ! Car, dès que le Ciel eut donné la victoire à la flotte des Grecs, ceux-ci, le même jour, ayant cuirassé leurs poitrines d'airain, sautaient hors des vaisseaux et enveloppaient l'île entière, de façon que le Perse ne sût plus où se tourner. Et d'abord des milliers de pierres parties de leurs mains l'accablaient, tandis que, jaillis de la corde de l'arc, des traits portaient la mort dans ses rangs. Enfin bondissant d'un même élan, ils frappent, ils taillent en pièces les corps de ces malheureux, jusqu'à ce qu'à tous ils eussent pris la vie. - Xerxès pousse une longue plainte devant ce gouffre de douleurs. Il avait pris place en un point d'où il découvrait toute l'armée, un tertre élevé près de la plaine marine : il.déchire ses vêtements, lance un sanglot aigu, puis soudain donne un ordre à son armée de terre et se précipite dans une fuite éperdue. - Tel est le désastre qui vient s'ajouter aux autres pour fournir matière à tes gémissements.