Je pense que chaque âme, quand elle sent qu'elle va mourir, veut laisser derrière elle une trace qui prouve son existence. C'est pour cela que j'ai voulu écrire ma vie. Peut-être restera-t-elle éternellement cachée, mais, si quelqu'un la lit, elle lui ouvrira peut-être un peu plus les yeux sur les hommes, comme elle a ouvert les miens quand je l'ai vécue.
On m'appelait Lipoxaïs, j'étais perse. Je suis né dans une famille noble sous le règne de Darius. J'y appris à lire et à écrire. Ma vie fut heureuse jusqu'à mes quatorze ans. Ce jour-là, mon père m'apprit que je devais partir en guerre avec notre roi Xerxès 1er, une guerre contre les Grecs d'Athènes.
Je partis donc quelques jours après mes quatorze ans en compagnie de mon frère, âgé de dix-huit ans. Je me rappelle vaguement une immense armée, une flotte, un bateau, un voyage.
Pendant les premières batailles, on me demanda de rester à l'écart en raison de mon jeune âge mais, au bout d'un moment, on m'ordonna d'y participer à cause de nos pertes humaines.
Les Grecs s'étaient réfugiés dans un endroit appelé "défilé des Thermopyles" ; tous nos assauts pour les atteindre furent vains. Heureusement, Xerxès fut informé de l'existence d'un chemin à travers la montagne qui pourrait nous permettre de couper la retraite à l'arrière-garde ennemie. Mon frère et moi avons été choisis parmi les soldats chargés de cette mission. Nous marchâmes longtemps dans la montagne puis nous arrivâmes et le massacre commença.
L'endroit, étroit, se trouvait entre d'immenses hauteurs et la mer, prête à recueillir notre sang. Le vent soufflait et, malgré cette heure du jour, l'obscurité régnait, nous donnant à tous une impression de fin.
J'étais terrifié mais je me suis quand même battu avec courage. Mon épée zébrait l'air et j'arrachai sans pitié plusieurs corps à la vie. Le combat me parut durer une éternité. A un moment, épuisé, je me réfugiai derrière un buisson, les yeux rivés sur le combat.
J'aperçus mon frère, il se battait courageusement. Soudain, un homme le prit à revers et lui abattit son épée sur le crâne, lâchement. Mon frère s'effondra sur le sol. Il s'était bien battu, son honneur était sauf.
Alors que je m'apprêtais à retourner dans la bataille, je me sentis soulevé du sol. Un homme me transporta hors du combat alors que je me débattais en vain. Arrivé loin de la bataille, il me posa sur le sol et me ligota. Je reconnus son visage : c'était l'assassin de mon frère.
A partir de ce jour, je devins l'esclave de cet homme, à Sparte. C'était l'un des seuls survivants grecs de la bataille. Il devint mon maître, ma vie devint un enfer.
Mon maître était riche et possédait une vingtaine d'esclaves, des hilotes. Il me mit aux travaux des champs, la tâche était dure pour mon jeune âge et si, au soir, je n'avais pas fini le travail, je recevais des coups de fouet. Au début, je commençai à mettre des idées de révolte dans la tête des hilotes. Mon maître, pour m'en punir, me força à porter un bonnet en peau et à me revêtir de la dépouille d'une bête pour me réduire au rang de l'animalité. Je me rappelle aussi d'une fois où l'on me força à boire beaucoup de vin pur et où l'on m'introduisit dans un repas important pour me faire chanter et danser des choses ridicules.
Ma douleur physique fut grande en raison de mon jeune âge et du dur travail qu'on me donnait mais ma souffrance morale fut immense. Du rang d'homme, je passai à celui d'animal, d'objet. Je fus blessé dans mon honneur. Moi qui ne m'étais jamais soucié du sort des esclaves, je me rendis compte de ce que c'était. Cela avait brisé mon enfance et ma vie.
Environ un an après ces événements, j'appris par des hilotes que les Perses avaient perdu à Platées. Ma colère fut si grande que je décidai alors de fuguer vers la mer pour embarquer dans le bateau d'un quelconque marchand et revenir dans mon pays où l'on me croyait sûrement mort. Je partis une nuit, sortis de la ville sans difficulté et me mis en marche. J'étais enfin libre.
Au petit matin, épuisé, je trouvai un endroit caché et m'endormis. Soudain je me réveillai. Un enfant d'à peu près mon âge me secouait par l'épaule, derrière lui se trouvait une dizaine d'autres garçons.
"Viens vite te cacher, me dit le garçon. Des gens arrivent !"
Alors, sans réfléchir, je les suivis. Nous nous cachâmes tandis qu'une troupe de soldats passait. Les garçons étaient tous de ma taille et je vis qu'ils étaient Spartiates. Ils m'expliquèrent qu'ils faisaient la cryptie, c'est-à-dire qu'ils venaient vivre pendant un moment dans la nature en ayant pour but de se débrouiller tout seuls. Ils devenaient ainsi adultes. Je leur mentis en disant que je faisais aussi la cryptie et que je me dirigeais vers la mer. Ils me crurent grâce à mes vêtements qui étaient les mêmes que les leurs. Ils me proposèrent ensuite de m'accompagner un peu.
Je marchai avec eux quelques jours. Ils me racontèrent leur vie, j'inventais la mienne. Un jour, deux esclaves de mon maître m'ayant retrouvé voulurent me ramener de force chez lui, ils venaient sur son ordre. Mes compagnons me défendirent, tuèrent un esclave et chassèrent l'autre. Ils m'avaient sauvé et je regrettai de leur avoir menti, mais je n'avais pas eu le choix. Pour ne pas qu'ils aient d'ennuis, je m'en allai alors qu'ils dormaient, laissant quelques gibiers en remerciement.
Je continuai ma route en prenant soin de bien me cacher, ce qui n'empêcha pas le deuxième esclave de mon maître de me retrouver et de me ramener.
Je ne sais pas pourquoi mon maître tenait tant à me retrouver, par vengeance, je crois.
Les deux semaines qui suivirent furent les pires de ma vie. On me marqua le corps au fer rouge, on me battit jusqu'au sang, on m'empêcha de dormir et on voulut m'empêcher de boire et de manger mais, heureusement, un hilote de mon maître me nourrit et m'abreuva en secret.
Au bout d'un moment, la colère de mon maître passée, on me remit à mes travaux. Ces deux semaines de torture m'avaient considérablement affaibli, j'étais devenu fragile et mon corps ne me portait qu'avec difficulté. C'est pourquoi je reçus souvent des coups de fouet pour n'avoir pas fini mon travail. L'hilote qui m'avait nourri s'appelait Paxis, nous devînmes amis. Paxis mourut peu après notre rencontre, torturé jusqu'à la mort pour on ne sait quelles raisons...
Les années passèrent, ma misérable vie resta, m'affaiblissant toujours plus. Pendant la première année de la 78ème Olympiade, je participai à la révolte avec les hilotes en profitant d'un tremblement de terre. J'y fus grièvement blessé. Nous sommes maintenant dans la seconde année de la 86ème Olympiade et j'ai trop d'années pour pouvoir les compter. Je m'étonne d'avoir vécu si longtemps cette pénible vie.
Une guerre entre Sparte et Athènes vient de s'engager. Mon maître m'a ordonné de défendre la cité de Sparte sous peine d'aller mourir aux mines de Laurion. Peu lui importe qu'elles appartiennent aux Athéniens, ce qu'il veut, c'est ma mort. Dans ces mines sont envoyés des esclaves qui n'en reviennent jamais. Tués à la tâche dans ces galeries obscures ou étouffés par les vapeurs mortelles qui s'en dégagent. Ces galeries habitées par la souffrance et la mort.
Entre cet endroit et le combat, j'ai choisi les mines. Je ne veux pas défendre Sparte à la guerre car elle ne m'a apporté que déshonneur, souffrance et douleur. Elle a gâché ma vie en faisant de moi un esclave. Je ne veux pas me battre pour elle. Je préfère aller aux mines de Laurion où ma mort est certaine vu mon grand âge et ma faiblesse.
Je vais mourir en laissant derrière moi cette vie cruelle et cette inhumanité des hommes. Je n'ai plus qu'à attendre. Attendre qu'il ne reste ici-bas que mon corps, abandonné à la terre, rendu à celle qui me l'avait donné. Attendre que l'on retrouve ma vie écrite sur ces tablettes, si peu de chose. Attendre que mon âme s'envole dans un endroit où, peut-être, nous serons enfin tous égaux...
Florian M.